De la distillation des nuages | Marie-Luce Nadal

Comme les liqueurs arrondissent les angles du regard, les nuages de Marie-Luce Nadal divisent les fruits fermentés de la contemplation. 

Fier de ses fictions météorologiques, le visiteur de la Galerie Rhinocéros & Cie arrive en imaginant. Il flâne et flotte en pensant aux merveilleux nuages, à Baudelaire qui louche parmi les singes là-haut à l’étage. Déjà Fanny Châlot et Colin Lusinchi nous préviennent: ce qui est présenté ici est de l’ordre de la recomposition. L’aura entretenue des figures figées dans les sels argentiques des photos préservées dans la galerie se dissipe. Colin reconfigure d’un geste primitif des représentations déjà altérées par la représentation numérique. Fanny condense des visions qui fragilisent la continuité du regard. Elle prolonge les effets de brocante surréaliste du lieu et retient l’oeil du visiteur comme un vieux prisme, en déployant de subtiles diffractions.

Nous voici en plein air. Marie-Luce Nadal est dans son élément. Dans un laboratoire à ciel ouvert…? Non, justement, Marie-Luce met en place un laboratoire à ciel enfermé. Là, elle recrée avec l’ingéniosité d’un bouilleur de cru, et la détermination d’un chercheur du CERN (Voir les plans de la Fabrique de nuages, projet itinérant), les conditions d’un regard essentiel, d’un « air-de-vie! » Pour cela il faut le mettre à part. Brasser de l’air. Citer Marcel Duchamp pourquoi pas, récolter tous les résidus de notre atmosphère pour en isoler la matière première: des volutes, des mouvements infimes et primordiaux.

Le / nuage / (noté ainsi par Hubert Damisch)

Au prix d’une distillation en bonne et due forme, on obtient son nuage millésimé, consommable individuellement… uniquement du regard! Rien à voir avec la cuisine moléculaire et ses vapeurs d’azotes liquides. On ne gobe pas les nuages, on les observe. Comme on observe la sédimentation sexuée des roches, on laisse les formes souples des nuages stimuler la rétine. A distance, toujours isolées du monde extérieur, ces infra-nuées sont de l’étoffe dont sont faits nos fantasmes sans pour autant les incarner totalement.

Dans des fioles ou des boites de verres prises dans des étaux, les nuages artificiels subsistent, et se dilue sans jamais cesser de pouvoir resurgir.  L’indéfini de ces nuages enfermés fait partie d’une longue tradition de la représentation en Occident comme ailleurs. Les plus curieux liront Hubert Damisch (« Théorie du nuage ») pour situer l’impact de cette tradition. Les autres apprécieront cette turbulence fabriquée en plein coeur de Paris. Moins qu’une image, mais beaucoup mieux qu’un simple objet d’étude: un lieu où, à partir d’un corps, le regard peut se former.

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