La photographie selon Lena Amuat & Zoë Meyer, ou le procès troublant de l’insolite

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L’enregistrement du monde par les photographes est un vieux procès qui n’en finit pas d’être renouvelé. La preuve en est donnée à nouveau dans la Galerie Marine Veilleux où deux artistes, Lena Amuat et Zoë Meyer, renouent avec le traitement de la nature ambiguë de la photographie, à la fois objet, représentation et grille de lecture d’un temps intermédiaire entre passé et présent.

Deux textes suffisamment précis pour ne pas être paraphrasés ici sont disponibles pour introduire l’exposition de leurs travaux (jusqu’au 6 décembre): le premier, théorique, est celui du dossier de presse et le second est l’expérience d’un visiteur averti, Benoît Banchard. Pour vous convaincre d’aller voir d’un peu plus près ce qu’il se passe rue Montmorency, je voudrais ici développer trois remarques sur l’inertie des compositions, le traitement de l’insolite et la domestication du réel.

Un travail à partir de l’inertie des figures

. Léna Amuat et Zoë Meyer, qui travaillent quatre mains, ont accepté l’épreuve de la mise en abyme. Afin de montrer que les photographies montrent elles-mêmes et les objets photographiés, les deux artistes ont inversé les modes de présentation: les photographies sont exposées sur des étagères très simples et visibles, reposant sur un support qui marque leur poids et présence en tant qu’objet (idem pour la composition en plusieurs feuilles dont le collage est visible).
A l’inverse donc, chaque photographie propose une représentation qui nie la profondeur de l’espace et qui valorise l’inertie de l’objet photographié. A chaque prise de vue s’ouvre ainsi un espace indifférencié, administratif voire mathématique.

. Cet espace qui isole l’objet photographié donne un premier effet remarquable: produire l’équivalent d’une valeur absolue de la présence de l’objet. Sans contexte, dans un environnement privé de dimension, l’objet acquiert une autonomie pour celui qui le regarde. Sa fonction et sa nature sont altérées.
Eugène Atget, notamment, et certains surréalistes après lui, avaient su produire des espaces similaires, inquiétants, décalés ou plus précisément « insolites ».

Insolite: Qui provoque l’étonnement, la surprise par son caractère inhabituel, contraire à l’usage, aux règles ou par sa conduite inattendue.

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Comme Atget photographiait les rues de Paris vidées de ses habitants, comme il faisait l’inventaire de certains objets (mannequins dans les magasins par exemple), Lena Amuat et Zoë Meyer s’attardent aussi sur des objets mis hors d’usage. Soit parce que l’on ne reconnaît pas leur utilité, soit parce qu’on ne voit pas comment et pourquoi ils fonctionnent. « Elles dressent une nomenclature aux entrées subjectives », dit exactement le dossier de presse.

Rendues à la liberté d’interprétation de ceux qui regardent, quels que soient les agencements et les combinaisons d’images à chaque exposition, les photographies se voient chargées du même pouvoir que les images poétiques tant appréciées par les poètes de la modernité. Elles gagnent en profondeur d’interprétation ce qu’elles ont perdu en profondeur de champ. Il ne s’agit pas de retrouver l’aura perdue (Cf Walter Benjamin) mais plutôt de domestiquer le réel à la façon d’Aby Warburg.

Domestiquer le réel

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. Pourquoi domestiquer le réel? Parce que le réel est en crise. Warburg avait tenté de répondre à la crise de la modernité naissante. Les artistes d’aujourd’hui doivent faire face à une crise que l’on peut qualifier de post-humaniste, suite aux impasses du post-modernisme. Lena Amuat et Zoë Meyer abordent visiblement cette question en assumant leur héritage conceptuel et esthétique. Leur plus grand défi est de négocier avec un grand changement: l’insolite n’est plus nouveau (pour plus d’informations, allez voir Camille Henrot à Bétonsalon). C’est la photographie elle-même, en raison de sa circulation numérique et de ses usages, qui pourrait devenir insolite (hors-d’usage).

Eugène Atget, pour rendre compte d’une éclipse, avait photographié un groupe de parisiens observant le phénomène à travers des verres colorés. Lena Amuat et Zoë Meyer proposent un film où la lumière du soleil n’est quasiment qu’émanations. Le réel réduit à l’état d’émanations nous échappe-t-il ? Pas encore. Un autre film, juste en sortant, expose l’essoufflement mécanique d’Hündli, une horloge en forme de chien qui remue la queue et tire la langue en boucle. Rassurons-nous, le réel, au moins sous sa forme la plus ironique, est encore le meilleur ami de l’homme.

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