Les images de traverses | Mathieu Pernot

LES IMAGES DE TRAVERSES


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Mathieu Pernot au Jeu de Paume jusqu’au 18 mai à Paris

 

“Je cherchais des corps, mais je ne les ai jamais trouvés”
Mathieu Pernot (Le séminaire photographique, Maison du geste et de l’image)


Vous trouverez des corps dans l’exposition “La traversée” de Mathieu Pernot au Jeu de Paume mais il faudra prendre des détours… Et ces détours seront des “images d’images”. Des images à la fois documents, mémoire vive d’une société et expressions sculpturales de figures fugitives.

C’est une authentique proposition que fait Mathieu Pernot en guise d’exposition, sa plus importante rétrospective: utiliser un médium, principalement la photographie, pour produire des monuments de l’insaisissable. Il s’agit autant de suivre un regard que de comprendre comment l’enregistrement photographique donne à voir et construit un regard historique.

Michel Foucault disait que l’historien était celui qui transformait les documents en monuments. Cela pourrait également définir une partie de mon travail, dans une approche qu’on pourrait qualifier de monumentaire ou documental.” M.P.

“La traversée”

Le visiteur est accueilli par une composition saisissante et passionnante de 17 photos, 16 photos d’une série composant elle-même un portrait, celui de Giovanni, et une photo, tirée d’une autre série, la caravane en feu). L’accrochage mêle à un rythme élevé portraits épurés et photos de groupes, petits et grands formats, les réminiscences de Joseph Koudelka en noir et blanc, la justesse et la beauté rude des formes, visages, corps et la caravane et l’anecdotique des photos d’identité.
Le lyrisme biographique et l’intensité de cette entrée en matière seront prolongés tout au long de l’exposition. Prolongés comme on poursuit sa pensée, mais aussi comme on allonge la durée d’une expérience.

 Le titre même de l’exposition porte la complexité de l’exigence de Mathieu Pernot (et traduit mieux le chiasme théorique trop obscur monumentaire/documental): “La traversée”. Il suggère le souffle de l’épopée mais souligne plutôt ici l’héroïsme du chemin de traverse. C’est l’épreuve, qui reste à de nombreux égards épique, de ce qui va de travers dans l’histoire contemporaine qui est présentée. La traversée selon Pernot, c’est la dimension de la traverse et des gens du passage.

En déployant des narrations visibles dans des moments de vie imperceptibles ou mal perçus, Mathieu Pernot crée un écart (des images, ou mieux “des images d’images” selon sa propre expression*) qui interroge le rapport entre des espaces et des identités qui échappent aux définitions.

L’exposition décline ce rapport selon les tensions liées à la visibilité: des rapports de force et des déséquilibres.

Des images nomades et des images d’images

La rencontre avec les Gitans est emblématique de l’ensemble du travail, elle est présentée sur le mur précédant l’entrée dans l’exposition.
Le photographe a rencontré une famille de gitans à Arles, il y a vingt ans. Et les a revus vingt ans plus tard. Plus que de simples portraits, Mathieu Pernot a composé une réelle visibilité à cette famille. Une visibilité composée à partir d’éléments extérieurs: les espaces qu’ils traversent, et avec des images prises par quelqu’un situé à l’extérieur de la communauté. Ces positionnements sont fondamentaux, et c’est le trajet entre ces positions qui fait la qualité de ce travail.

Après le portrait de Giovanni à l’éntrée, chaque moment dédié aux Gitans correspond à un trajet d’un espace aux images, à un corpus d’images qui reconstitue une présence historique. Comme si “ces images d’images”, expression du photographe, entre documents et récit d’expérience, pouvaient faire surgir une épaisseur historique jusqu’à présent ignorée ou délaissée dans des espaces marginaux. Voici les trois premiers temps de l’exposition:

La déportation: elle apparaît dans les documents administratifs, dans le relevé administratif des parcours des “bohémiens”*. La déportation et l’espace des camps de concentration français sont racontés en de cours entretiens sonores que l’on écoute face aux portraits des survivants. Des portraits sans concession d’un gris profond et sobre de statue.

Le photomaton: qui est à la fois un jeu, imposé par le photographe, et encore une fois un impératif administratif. Cet espace anodin, loin des tragédies froidement institutionnalisées et des recensements tragiques, prend une dimension dramatique insoupçonnée. A côtés d’un ensemble de photos d’identité et des gesticulations des enfants qui refusent le cadre et le temps de la pose, Mathieu Pernot a accroché une grande photo en noir et blanche prise par lui-même devant le photomaton. Une petite fille qui masque son visage. Elle repose sur son socle derrière le drapé du rideau.

La prison est une boîte à ciel fermé. Un véritable photo-”maton”. Pernot y saisit le travail panoptique de l’architecture carcérale. Dans ce lieu de visibilité absolue, rien à voir, personne, mais des déchets et des traces. Les corps détenus ne sont pas là. Leur absence détone et résonne avec la série énergique et théâtrale des “hurleurs”.

Le monumentaire

Il faut attendre la fin du parcours pour découvrir le quatrième temps tsigane. Avant d’y accèder, il faut éprouver d’autres écarts entre d’autres espaces, moins polémiques mais seulement à première vue, et d’autres corps qui nous échappent. La rénovation urbaine des banlieues des grandes villes de France, est traitée avec le souvenir du filtre froid du pop art, par la répétition, le traitement de documents produits pour des institutions ou produits dans des conditions similaires (implosions d’immeubles), et le recyclage des images populaires (cartes postales). Mathieu Pernot insère des hommages volontairement disproportionnés aux corps qui ont “hanté”, au sens le plus ancien, les lieux photographiés.

C’est le même principe qui anime la série impressionnante des Migrants, dans la dernière salle. L’effort “monumentaire”, que l’on peut comprendre dans le vocabulaire de Mathieu Pernot comme la tentative de produire un document ayant la force du monument et la précision du document, y est à son paroxysme.

En photographiant des migrants dormant entièrement recouvert sous des couvertures de fortune en plastique, Mathieu Pernot produit l’écart ultime dans son parcours entre un espace totalement ouvert (un square dans le 10e arrondissement de Paris) et des figures évoquant la mort. Les migrants vivent dans une morgue à ciel ouvert, et cela resterait tout à fait pathétique si ces images n’était accompagnées par le récit de Jawad et Mansour et leurs cahiers afghans. Des cahiers d’écolier que ces réfugiés ont utilisés pendant leur cours de français. La narration, fragmentée (le lexique, les phrases répétées) ou non (le récit complet de leur parcours est lisible dans des feuilles plastifiées accrochées à de petites chaînes à la cimaise) reprend ses droits et brise l’isolement plastique des drapés autour.

Les images prennent position

Quand je commence un nouveau travail photographique, mon premier geste consiste à déconstruire l’idée que je m’en fais. Je travaille comme un chercheur qui explore plusieurs pistes à la fois. En même temps que je réalise des prises de vue, je regarde des archives concernant le sujet. J’éparpille les pièces du puzzle, je confronte les images, je crée des ensembles. Chaque projet peut englober plusieurs formes discutant les unes avec les autres. L’œuvre naît d’une forme de tension entre les différentes séries. Pour reprendre le titre d’un livre de Georges Didi-Huberman, il faut que les images prennent position. Mais celle-ci n’est jamais définitive et le montage peut être différent d’une exposition à l’autre.”
L’exposition se termine par le crépitement lumineux des visages des gitans autour d’un feu. Par un ultime renversement, on comprend vite que le foyer ici n’est autre que la caravane aperçue au début de l’exposition. Elle est aussi en face des portraits, dans un format plus grand et sous un autre angle. L’espace se réduit essentiellement à une combustion et à de la lumière. Les corps ne sont rendus visibles que par le reflet indirect de la lumière du feu. Aux gestes d’un théatralité baroque affirmée des personnages des hurleurs, répond le clair-obscur et l’intimité des “derniers voyageurs”.

D’un regard indirect mais jamais intransitif Mathieu Pernot élève la brèche au statut de monument fugitif. Les formes de narration qu’il présente révèlent la crise actuelle du rapport entre identité et espace d’un monde en recomposition.

La traverse** se consume, les images prennent position et les visiteurs restent sur la brèche. La caravane qui brûle est un rituel funèbre gitan, ici, “le Feu”*** détruit la caravane et laisse apercevoir la structure du véhicule, qui fait écho aux cadres du portrait de Giovanni au début de l’exposition. Une forme de fatalité ou une façon d’annoncer d’autres traversées possibles ?

 

Paris, 6 mai 2014. Julien Carrasco

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