Cy Twombly, l’archaïsme devant soi

On pouvait voir une cinquantaine de pièces de Cy Twombly à Paris, dans la Galerie Karsten Greve, rue Debeylleme en décembre 2013. On ne pouvait pas les prendre en photo mais c’était gratuit. C’est comme un cadeau, avait souligné à juste titre et avec un délicieux accent italien, une dame qui ouvrait la porte de la galerie devant moi parce qu’elle ne s’ouvrait pas bien parfois. Voici un texte écrit après ma visite, tout en lisant « La vie devant soi » de Romain Gary.


J’ai trouvé par hasard  un article de Paul Zumthor, un historien que j’apprécie particulièrement – il y a toujours un frisson quand on retrouve quelqu’un ou quelque chose que l’on aime particulièrement sur son passage, cela rassure et cela stimule. On s’y croit. Cet article de Paul Zumthor porte sur l’archaïsme: « Introduction aux problèmes de l’archaïsme », précisément, qui  explique comment un mot dont le sens a vieilli peut vivre une “résurgence”. C’est beaucoup plus compliqué que cela mais il faut comprendre qu’on emploie des archaïsmes sans en être dupe. C’est un “effet de style” conclut Zumthor.
Cy Twombly est, déjà, une antiquité dans l’histoire de l’art contemporain. Il a fait l’objet de rétrospectives, et il est même entré au Louvre de son vivant (par le plafond!). On s’en aperçoit dans la galerie parce qu’il y a des cadres. Un cadre, cela vous date une oeuvre d’art. Soit. Une jeune fille de 9 ans que je connais bien s’est installée dans la galerie pour lire un livre qui n’avait rien à voir. Tant pis, moi je regarde avec mes yeux déjà habitués. Je connais Twombly, j’ai un livre, j’ai déjà vu, je peux même dire que je ressens des sentiments très forts quand je regarde ses pièces (sauf le plafond du Louvre, vraiment ces sphères cela ne lui ressemble pas). Quand on connaît bien quelqu’un ou quelque chose, quand on sait ce que ça fait de le voir, c’est là que commence le travail du regard. Donc, j’oublie tout et je laisse le regard faire à nouveau. Il suffit juste de ne pas se jeter sur ce que l’on regarde; prendre ses distances avec soi pour laisser les images faire.
Avec Cy Twombly, il faut déchiffrer et suivre la matière. Pour être bref, se mettre à la place d’un Champollion par exemple. Vous avez devant vous la pierre de rosette, avec sa matière sombre et douce, lisse, presque chaude et gravés dessus, sur la partie qui n’est pas rognée par le temps ou les éclats perdus par les chocs, les déplacements, la rancune que sais-je, on trouve des signes, presque un relief. Et vous devez comprendre ce qu’il s’y passe. C’est passionnant au départ, et puis vite fastidieux pour ceux qui n’ont pas fait Hiéroglyphes en seconde langue, mais il reste cet effort savant et simple d’une lecture profonde, à la fois sur la surface et en soi. Ça marche pour plein de tableaux ou de sculptures. Mais ici ça racle.

La matière, chez Twombly, c’est plutôt simple. C’est de la toile, du papier blanc ou écru, un peu usé, avec de temps en temps quelques surprises: du papier à carreaux, du papier millimétré. Pour les signes, c’est une agitation permanente. On ne s’en aperçoit pas au début, car tout est plutôt discret de loin, mais plus on s’approche, plus cela vibre. Cela secoue sérieusement, ça “turbule”.

Pourtant, et c’est le premier archaïsme de Cy Twombly, rien de nouveau dans l’exécution des dessins ou de la peinture. Du crayon, des couleurs, sur du papier, nous l’avons dit. Nous sommes en terrain connu. Le plus bel archaïsme, celui qui fait chavirer l’imagination, celui qui demande le plus d’efforts pour contrôler l’imagination et éviter de se jeter (projeter, j’y reviendrai un jour c’est valable pour l’action de regarder en général) sur les images trop tôt, avant même de les voir, ce sont les références à l’Antiquité. Ses figures mythiques, ses héros, ses artistes et penseurs. Et il y en a pléthore. Twombly le pléthorique, ça sonne bien l’archaïsme ça.

On reconnaît leur nom quasiment partout, ça déborde souvent du cadre même. Comme si Twombly avait écrit leur nom devant eux, entre l’effroi et la jubilation sans trop remarquer les cadres.

Citer l’antiquité c’est digne des querelles entre Anciens et Modernes, ce n’est plus désuet c’est franchement vieux-jeu. Oui. C’est exactement ça. Vieux-jeu. Twombly met son corps entre les Anciens, qui organisaient le monde en fictions – des mythologies – des mythos ?  peut se demander légitimement l’enfant de neuf ans, et les Modernes, qui ne pouvait plus voir la peinture en peinture. Et il ranime un jeu ancien.

Le corps de Twombly produit ce qu’il peut, c’est un corps après tout. Des traces hésitantes, des fulgurances, des tâches. Il réunit des couleurs, et il rassemble des gestes pour retrouver le mouvement d’un langage qui n’existe plus. Avec son corps, ses pulsions de corps, il va chercher les formes qui lui sont essentielles. Et ce n’est pas étonnant si on trouve tant de marques de désir à déchiffrer, le sexe de Venus, Apollon, Sappho et de tant d’autres.
C’est assez beau de voir un homme chercher un langage comme ça. On l’imagine en train de penser très fort aux corps de Venus et d’Adonis et ça fait trembler toutes les figures qu’il avait en tête, tous les détails de leur histoire.
Twombly sait que tout a vieilli et ce n’est pas facile de retenir ces figures, de les amener sur le papier, alors il y retourne comme les vieillards vont voir Suzanne, sans scrupule. Il se raccroche aux balises antiques, aux noms, et on le voit tenter des formules d’architectes pour faire rentrer les histoires sur la page. C’est aléatoire comme solution mais ça fait son effet. Quand on se met à sa place, on sent le rythme des histoires.

Le temps du mythe, c’est là qu’il veut en venir certainement, ou en revenir, c’est difficile à dire. Son archaïsme, c’est cet aller-retour: retrouver la temporalité que provoque le mythe en essayant de le faire revenir, de l’invoquer (il ne donne pas sa recette: le lire ? L’écouter ? Le regarder ?). Cet effort là parait lointain et sophistiqué c’est vrai… et puis on suit le rythme des gestes. C’est énervant mais cela donne envie de reprendre son temps à soi, de l’inscrire autour de soi, mais mieux qu’avant.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s